Sept ans. C'est moins que les vingt années de silence total auquel il nous a auparavant confronté, mais ce sont néanmoins sept années bien longues qui nous séparent de La Ligne Rouge, ce poème existentiel sublime aux accents de Gabriel Fauré et de Hans Zimmer (son plus beau score, sans aucun doute) qui dénonçait non pas tant la guerre mais la violence en tout homme et refusait le mal qui nous habite. L'oeuvre majeure d'un grand cinéaste dont on se rendra compte un jour qu'il est sans doute l'équivalent actuel d'un Stanley Kubrick, éternel chouchou des cinéphiles (question : combien de ces fans déclarés iraient réellement voir les films d'un Kubrick en salles aujourd'hui ?) avec qui il partage ce refus de la moindre concession, cette confiance inextingible dans son art et dans la puissance absolue du médium cinéma. Une suprémacie perpétuelle de l'image sur le discours qui rapproche une nouvelle fois Le Nouveau Monde d'oeuvres de grands metteurs en scènes classiques comme Murnau ou Khalatozov - le film s'ouvre d'ailleurs sur un plan qui n'est pas sans rappeler le "Je suis Cuba" de Soy Cuba. Et l'on perçoit aussi dans cette scène magnifique où les colons anglais mettent pied à terre l'écho d'un cinéma documentaire.
Naturalisme, humanisme, autant d'obsessions que l'on retrouve dans ce Nouveau Monde aux accents trompeurs de fresque historique engagée et de peinture nuancée d'une conquête de l'Amérique par le glaive. Ce qui intéresse Malick n'est pas tant les racines d'un génocide que l'histoire symbolique et touchante d'une princesse indigène qui incarne à elle seule ce nouveau monde auquel le titre du film fait référence. Se réappropriant le mythe de Pocahontas, travesti par le révisionnisme tranquille du long-métrage animé mercantile de Disney, exigeant un souci d'authenticité absolu (il engagera un spécialiste du dialecte Algonquin pour traduire ses mots d'anglais dans ce langage virginien perdu depuis deux siècles), le cinéaste fait le choix de nous raconter son histoire d'amour avec le capitaine anglais John Smith - peut-on rêver nom plus anonyme et plus universel ? - et son évolution à travers deux cultures et deux peuples, sans jamais pourtant nous les montrer comme opposées ou antagonistes. Sans verser une seconde dans le colonialisme de bas étage ou l'éloge d'une assimilation des "bons sauvages" par les civilisations éclairées, Malick décrit la lente évolution d'une femme fragile montrée à la fois garante des traditions de son peuple, et âme généreuse capable de s'adapter par amour, aux coutumes contraignantes de l'Angleterre du XVIIème siècle. A travers les yeux candides et lucides de cette princesse émouvante (la jeune Q'orianka Kilcher est bouleversante) le film se fait véritable leçon de tolérance où la différence provoque, au pire, la curiosité (le regard étrange échangé avec un londonien noir), au mieux la bonté. Voir es rapports complexes entre natifs et colons entre qui la guerre est une nouvelle fois montrée comme la conséquence imbécile d'un orgueil inutile et déplacé.
Comme Jim Caviezel s'abritait chez une peuplade mélanésienne dans un idéal de paradis terrestre (le In Paradisum du Requiem de Fauré que Malick a choisi pour illustrer ces scènes n'est pas anodin), comme Pocahontas devra par la force des choses s'adapter à sa nouvelle vie d'épouse convertie, le captif John Smith (Colin Farrel) va lui aussi s'abandonner à la générosité de ces indigènes, étonné par leur absence de jalousie, leur incapacité à mentir - "ne me fais pas confiance" dira-t-il à sa bien aimée, comme pour l'avertir du danger apporté par ces hommes de l'ouest incapables d'être honnêtes avec eux-mêmes. Angélisme ? Peut-être, d'autant plus quand le film dépeint par contraste des anglais crasseux, souillés, affamés, incapables de prospérer dans une nature qu'ils semblent ne pas comprendre. Malick croit à la pureté de ces civilisations non corrompues par les maux de nos sociétés, la cupidité, l'envie, ces choses qui nous rendent faibles et serviles. Au point d'en faire craquer John Smith lors d'une séance de troc dont il mesure bien la futilité face à l'amour qui le fait souffrir. Si Malick a une foi inébranlable dans la force de ses images et les symboles qu'elles véhiculent, dans leur beauté plastique indéniable (magnifique instants de découverte mutuelle et d'intime jamais raccoleurs, et plan fugace d'un orage comme on en a rarement vu au cinéma), le réalisateur croit aussi à la force des mots et se sert une nouvelle fois de la voix-off pour exprimer les pensées de ses personnages. Heureusement moins envahissants que dans La Ligne Rouge, moins cryptiques aussi, ces soliloques servent aussi de lien narratif à un montage souvent extrêmement syncopé, en témoignent les premières scènes du film visiblement très touchées par les multiples retouches que Malick a infligé à son oeuvre (note : le montage actuel ferait 17 minutes de moins que la version de départ, et le cinéaste a annoncé une version beaucoup plus longue pour le DVD). Des petits défauts qui n'entachent en rien cette oeuvre pleine de poésie et de lyrisme, où l'on se laisse porter par la splendeur d'images sublimées par un concerto de Mozart ou l'ouverture de l'Or du Rhin de Wagner.</p>
Exigeant et contemplatif, d'une lenteur assumée, Le Nouveau Monde n'est pas une oeuvre immédiatement accessible, un livre ouvert aux illustrations déchiffrables. Chez Malick le sens abonde et le sous-texte est important et sa dernière oeuvre comme les précédentes s'imposera avec encore plus d'évidence après plusieurs visions. Quoi que laissent supposer cette affiche et ce titre trompeur (mais tout à fait approprié) Le Nouveau Monde n'a rien d'épique, de grandiloquent, et la maigre scène de bataille - l'assaut des Powhatans sur le fort des colons - ne rassasiera pas ceux qui sont venus se repaître d'une toile guerrière et surenchériste à la Kingdom of Heaven. Le film n'est pas le Dernier des Mohicans (en dépit de la présence de l'excellent Wes Studi) ou Bang Rajan. Il n'a rien non plus d'une Porte du Paradis originelle qui dissèquerait les torts d'une nation bâtie, comme beaucoup d'autres, sur le sang ou d'une Ligne Rouge version squaws et pow-wows où l'absurdité de la nature humaine nous serait jetée au visage à coup de machettes. C'est l'histoire simple et touchante d'une femme amoureuse, princesse esclave, et de la découverte de son nouveau monde intérieur.
Message édité par Prodigy le 23-02-2007 à 15:01:59